Odell Barnes Jr.

L'association Lutte Pour la Justice (LPJ) a été créée en 1999 pour soutenir Odell Barnes Jr., jeune afro-américain condamné à mort en 1991 à Huntsville (Texas) pour un crime qu'il n'avait pas commis et exécuté le 1er mars 2000 à l'aube de ses 32 ans. En sa mémoire et à sa demande, l'association se consacre à la lutte pour l'abolition de la peine de mort aux Etats-Unis et en particulier au Texas. (voir article "Livre "La machine à tuer" de Colette Berthès en libre accès" )

lundi 7 septembre 2020

Mise à l’isolement au Texas: La double peine - The prison inside prison, Michael Barajas, 21/01/2020

 

Mise à l’isolement au Texas: La double peine

Source : The Observer - The prison inside prison, Michael Barajas, 21/01/2020

Traduction par Anne - Sophie 

Au Texas, plusieurs centaines de détenus croupissent à l’isolement depuis plus de 10 ans, sanction extrême et controversée qui s’apparente à de la torture. Bon nombre de ces détenus ne savent même pas si ce confinement total prendra fin un jour.

Il y a trois ans, des gardiens sont venus dans la cellule de Roger Uvalle pour un transfert vers un autre centre pénitentiaire. Alors que des gardiens l’escortaient en direction du bus avec une soixantaine d’autres détenus, Roger a commencé à trembler, pris de panique. Il état si pâle que des prisonniers lui ont dit qu’il avait l’air d’un fantôme. Il n’est parvenu à se détendre qu’au moment où les gardiens l’ont fait entrer dans sa nouvelle cellule à l’isolement, dans un espace de 1,8 sur 3 mètres, où il continuerait de passer 22 heures sur 24 chaque jour, seul, comme il le faisait depuis plus de deux décennies…

Pour Roger Uvalle comme tant d’autres prisonniers réduits à la solitude, la perception du temps est déformée après des années quasiment sans contact avec d’autres humains, hormis avec les gardiens qui lui passent les menottes chaque fois qu’il quitte sa cellule pour prendre sa douche, aller en promenade ou rejoindre occasionnellement le parloir, où il communiquera au moyen d’un téléphone, à cause de la paroi de plexiglas qui sépare détenus et visiteurs. Les semaines, les mois, et même les années forment une masse indistincte. Roger Uvalle rapporte aussi que sa mémoire s’est dégradée au point qu’il lui faut effectuer des efforts considérables pour se souvenir de l’endroit où il range le peu d’effets personnels qu’il est autorisé à détenir. Il peut passer des heures à retourner le contenu de sa cellule, à la recherche de timbres, de lettres ou des fournitures nécessaires à la  création de dessins.

Le « Texas Department of Criminal Justice » (Direction de la Justice Pénale au Texas ou « TDCJ ») affiche l’une des populations carcérale placée à l’isolement les plus importantes du pays, ce qui est dû en partie, à la taille du système pénitentiaire texan, soit le plus important de tout l’état fédéral. Sur 145 000 détenus, le TDCJ en place au moins 4 400 « sous restrictions », euphémisme qui désigne un confinement au sein d’une cellule minuscule, au moins 22 heures sur 24.

Sur ces 4.400 détenus, 129 sont à l’isolement depuis 20 à 30 ans. Dix-huit d’entre eux le sont depuis plus de 30 ans…

Les militants, familles de détenus et les détenus eux-mêmes désignent la mise à l’isolement comme l’une des pratiques le plus déshumanisantes et les plus néfastes. Parmi ses effets : épisodes délirants, éruptions de violence, hallucinations et, parfois, suicide. Les détenus peuvent aussi développer une haine généralisée ou se mettre en colère, même pour des motifs mineurs, colère incontrôlable qui peut donner le sentiment de devenir fou. Puis angoisse et dépression peuvent s’installer durablement. Aucun accès à des programmes pédagogiques ou récréatifs n’est prévu. Il n’est pas non plus possible de pratiquer sa foi dans le cadre d’offices religieux. Les appels téléphoniques sont uniquement autorisés en cas de décès dans la famille du détenu. 

Malgré ces effets connus, cette pratique se poursuit du fait d’une loi de 1996 qui rend la mise en cause des conditions de détention plus difficile. Et puis, les réformes sont compliquées au niveau de l’Etat car les organes législatifs sont peu au courant de ce qui se passe réellement derrière les barreaux…

La tendance va pourtant dans le bon sens, avec un taux de détenus à l’isolement qui a chuté de plus de 9000,  il y a une décennie, à environ 4400 aujourd’hui. En effet, au cours des 10 dernières années, le TDCJ a mis en œuvre différents programmes dont le but a été de faire cesser la mise à l’isolement, dans le cade d’un effort national. Cette évolution s’appuie sur un consensus grandissant entre les spécialistes de la santé mentale et les agents pénitentiaires selon lequel la mise à l’isolement est non seulement chère (61,63$ par jour contre 42,46$ pour un détenu de droit commun) mais aussi délétère pour les détenus, le personnel pénitentiaire et la société où tentent de se réintégrer des individus abîmés par le confinement le plus sévère… Cependant, il est possible que ces nouveaux dispositifs cachent la véritable mesure des réformes entreprises par le Texas, car les détenus réorientés pour cause de troubles mentaux  vivent en réalité dans des conditions qui s’apparentent manifestement à l’isolement.

Par ailleurs, le TDCJ n’effectue pas vraiment de suivi des effets de cette pratique radicale. Les détenus concernés évoquent une absence de prise en charge de leurs troubles mentaux dans un environnement conçu pour fabriquer de la  détresse psychologique. Hallucinations et bouffées délirantes leur font perdre leur emprise sur la réalité. Jets d’excréments, automutilations et interventions des gardiens au gaz lacrymogène scandent un quotidien marqué par un bruit constant, dont il est impossible de s’extraire. « Parfois les détenus crient, s’invectivent, chantent à tue tête ou hurlent comme si le feu les brûlait ». Seulement, les détenus sont réticents à exposer leurs problèmes psychologiques lorsque des infirmiers viennent à leur porte, car s’exprimer à portée d’oreille des autres condamnés et des gardiens est trop risqué et expose au harcèlement. Et en cas de violences, quand la sanction tombe, les effets personnels du détenu incriminé lui sont confisqués pendant 90 jours. Pour éviter les confrontations et risques de violence, les détenus peuvent vouloir limiter les rares interactions possibles, et s’emmurer plus encore dans la solitude. Le psychologue Terry Kupers, spécialiste de l’isolement, rapporte qu’après plusieurs années, bon nombre d’individus entrent dans un état d’hyper-isolement et cessent de réagir aux stimulations minimales qui les entourent. Il décrit aussi une forme d’engourdissement psychologique ou d’anesthésie des émotions après de longues périodes de ce régime. Il s’agit essentiellement d’un mécanisme de survie. Les détenus du couloir de la mort, à l’isolement forcé depuis une tentative d’évasion en 1998, choisissent parfois, dans une forme de suicide, d’abandonner leurs appels pour que la sentence arrive plus vite.  

La mise à l’isolement est un type de sanction propre aux Etats-Unis. Il s’agissait aux origines de tenter de forcer les détenus à une prise de conscience. Les premières prisons américaines, au début du XIXème siècle, imposaient déjà l’isolement aux prisonniers selon une croyance propre aux Quakers, qui pensaient qu’une pénitence induite par la solitude conduirait les condamnés à s’amender, d’où le terme « pénitentiaire ». En réalité, des témoins venus de l’étranger dépêchés pour étudier les prisons américaines dès 1831 ont été horrifiés de constater un degré d’isolement « au-delà des forces humaines ». Un Charles DICKENS révolté écrit en 1842 : « J’ai constaté que cette lente altération, jour après jour, des capacités du cerveau, organe dont les mystères restent à percer, était pire encore que toute torture d’ordre physique ».

A la fin du XIX siècle, la mise à l’isolement est peu à peu abandonnée aux Etats-Unis, et, au Texas, des fermes-prisons où l’on exploite le labeur des condamnés se substituent à l’esclavage et constituent le principal outil d’oppression envers la population noire au sortir de la Guerre de Sécession. La mise à l’isolement subsiste néanmoins mais elle est réservée aux détenus qui nécessitent une forme de sanction extrême.

Alors que le nombre de détenus ne cesse de grimper au Texas, pour que les fermes-prisons restent rentables, l’Etat autorise certains détenus à maintenir l’ordre, plutôt que d’embaucher plus de gardiens. Racket, viols, et agressions explosent alors. Mais le législateur ferme les yeux des décennies durant. Il faut attendre 1972 pour que la violence au cœur de ce système apparaisse au grand jour, à la faveur du procès « David Ruiz », détenu radicalisé par son traitement inhumain en prison. Le bien nommé William Justice, juge désigné à ce procès, est troublé par une série de plaintes déposées par d’autres détenus texans. Monsieur Justice veut que cette affaire fasse jurisprudence. En décembre 1980, il livre un jugement sans appel : « les mots ne peuvent traduire l’horreur, la souffrance et les conditions dégradantes que subissent les détenus du TCD ».  Le Texas est tenu de réformer son système pénitentiaire.

Alors que le Texas peine à recruter des gardiens en nombre suffisant pour faire face à l’explosion de sa population carcérale, les gangs ne tardent pas à s’approprier le pouvoir en milieu pénitentiaire. Cette même violence, autrefois dirigée contre les détenus, se retourne contre les gardiens, en nombre insuffisant, et qui ne bénéficient plus de la protection des renforts issus des effectifs des condamnés. Alors, pour reprendre le contrôle, les administrateurs pénitentiaires vont fouiller les poubelles de l’histoire et y repêcher la mise à l’isolement, pour, à présent, imposer cette forme de sanction extrême à grande échelle.

Au début des années quatre-vingts, alors qu’explosent le nombre d’homicides et d’émeutes dans les prisons texanes, les responsables, dépassés, décident d’isoler les détenus en lien avec des gangs. Le système se généralise. Seulement, l’isolement total se pérennise. Les années, puis les décennies défilent et les détenus sont maintenus indéfiniment dans des conditions de détention inhumaines qui impactent leur santé mentale. Finalement, le TDCJ propose un programme de renonciation aux gangs et de désaffiliation permettant aux anciens membres de gang de quitter la mise à l’isolement. Seulement, cette libération suppose que le détenu devienne un indic pour l’Etat, mettant en péril sa santé et sa sécurité de façon disproportionnée.

Cette mise à l’isolement de membres de gang présumés semble avoir davantage encore biaisé la configuration raciale de la population à l’isolement au Texas. Alors que les détenus noirs ou latinos forment les deux tiers de la population carcérale de l’Etat, ils représentent les trois quarts des détenus placés à l’isolement. Dix des 12 gangs de prisons violents identifiés par le TDCJ sont des gangs afro-américains ou latinos.

Si la mise à l’isolement d’un individu pendant des années brouille la ligne entre sécurité et sanction, cette pratique pose sérieusement la question du châtiment par rapport à la réhabilitation.             

Au cours des dernières années, l’association TIFA, entre autres, a cité l’usage que fait le TDCJ de la mise à l’isolement prolongé comme devant motiver un système de contrôle indépendant du système pénitentiaire. Le suivi qui existait dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix a été remis en cause en 1999, quand le Texas est repassé par un tribunal fédéral pour mettre fin au suivi du système pénitentiaire initié avec l’affaire Ruiz. Le magistrat Justice avait alors exigé un nouveau mode de contrôle et imposé un suivi fédéral. Il avait en particulier dénoncé la « ségrégation administrative » (mise à l’isolement des membres de gang) comme un « incubateur potentiel à psychoses ». Le Texas a fait appel de la décision de Monsieur Justice et en 2001, la « Fifth circuit court of appeals » fédérale donnait raison au Texas, mettant effectivement fin au contrôle fédéral.

D’autres Etats pourraient inspirer le Texas. Le New Jersey, après une longue campagne des réformateurs du système carcéral, en 2019, vote une loi qui met fin à la mise à l’isolement prolongé. En Géorgie, face à un juge fédéral, l’Etat a accepté de limiter la mise à l’isolement à deux années. Il est aussi prévu que la Géorgie fournisse des tablettes proposant du contenu pédagogique, un système de messagerie et de la musique aux détenus à l’isolement. En 2017, le Colorado est devenu le premier Etat américain à adopter les normes des Nations Unies en matière de traitement des détenus, inspirées de Nelson Mandela – selon ces critères, au-delà de 15 jours, la mise à l’isolement est qualifiée de torture. En 2012, en Californie, une grève de la faim suivie par 29 000 détenues et un procès ont débouché sur un accord qui a forcé l’Etat à éliminer cette pratique…

 

 

 

 

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