vendredi 11 mai 2012

Jacky Hortaut et Claude Guillaumaud-Pujol ont rencontré Mumia Abou Jamal

Lundi 23 avril, dès 9 heures, nous arrivons sur le parking de la prison. Cette prison de « moyenne sécurité » selon le descriptif de l’administration pénitentiaire héberge 2.300 prisonniers. Surprise, la configuration du site et l’architecture des bâtiments ressemblent, à s’y méprendre, à la prison de SCI Greene à Waynesburg, là où Mumia a passé presque trois décennies de sa vie et où nous lui avons rendu visite à de nombreuses reprises. Peu de véhicules en dehors des espaces réservés aux gardiens. Nous sommes parmi les premiers visiteurs. Les sept membres de la délégation française pénètrent dans le hall d’accueil de la prison. Là aussi, jusqu’à la disposition du mobilier, tout est à l’identique de Waynesburg. Claude et Jacky, les visiteurs autorisés, doivent répondre aux formalités administratives obligatoires (vérification de la liste des visiteurs du jour et de leur identité) avant de rejoindre le deuxième hall d’attente où l’on se rend en passant sous un scanner, puis au détecteur de drogue. L’administration de la prison autorise le reste de la délégation à rester dans le hall d’accueil durant toute la visite. D’autres visiteurs sont assis à nos côtés. Parents, femmes et enfants attendent l’appel à se rendre dans la salle de visite. Les noms des prisonniers visités sont appelés à la criée. Celui de Mumia est prononcé, nous nous levons précipitamment pour passer un premier sas et parcourir un long couloir avant de franchir un deuxième sas pour entrer dans la salle collective de visite. Nous présentons notre permis de visite à un gardien souriant, perché sur une estrade dominant la salle. Mumia n’est pas encore là. Quelques prisonniers - jeunes, majoritairement blancs et en combinaison marron - sont déjà avec leurs parents, épouse ou compagne et parfois accompagnés de très jeunes enfants. Nous prenons place autour d’une petite table. Nos regards sont scotchés sur le sas par lequel arrivent les prisonniers. Mumia apparaît, grand, souriant à notre vue qu’il ne quitte pas tout en allant remettre un papier au gardien. Il se précipite ensuite vers nous et s’exclame d’une voix chaleureuse et en français « bonjour les amis » ! A tour de rôle, il nous étreint dans ses bras. L’émotion est si forte qu’il est difficile de la décrire précisément. Nous imaginons ce qu’ont pu ressentir, quelques semaines avant nous, sa femme, ses enfants, ses petits-enfants et ses amis en pareille situation après des décennies de séparation. C’est un moment de grande fierté et de soulagement. Et le sentiment d’un grand privilège car tant de militants de la cause aurait voulu être à notre place. Nous lui souhaitons un « Happy Birthday » pour ses 58 ans et lui transmettons de nombreux messages de la part des soutiens français, avec la certitude d’en oublier car aucune fiche de notes, pas même un papier et un crayon n’étaient autorisés à pénétrer dans la salle de visite. La discussion s’engage immédiatement. Elle durera deux heures et demi, entrecoupée d’aller-retour aux distributeurs de boissons et de sandwiches que Mumia apprécie particulièrement. A l’incontournable question « qu’est-ce qui a changé dans tes conditions d’incarcération depuis que tu as quitté le couloir de la mort » ? Sa réponse est immédiate et spontanée « tout, absolument tout » ! Et Mumia nous parle de la qualité de la nourriture, des sorties dans la cour lui permettant de marcher et de faire du sport, les discussions avec les autres prisonniers, les visites de sa famille et de ses amis … Avec les limites imposées par l’univers de l’enfermement carcéral, on sent malgré tout qu’il croque à pleines dents ce retour à une certaine vie sociale. D’autant que « Mister Mumia », comme l’appelle les autres prisonniers, est respecté, adulé et consulté par tous, au point que l’administration de la prison a fait passer le message de le laisser plus au calme lors des sorties dans la cour. Après avoir été l’une des figures emblématique du combat contre la peine de mort, le voici devenu la star de SCI Mahanoy. A notre question « ne faudrait-il pas que le directeur de la prison mette un bureau de consultation à ta disposition pour recevoir les prisonniers », Mumia répond avec humour en éclatant de rire « il me faudrait aussi une secrétaire ». Beaucoup d’échanges non stop durant les deux heures de visites : l’élection présidentielle en France et ses enjeux (nous sommes le lendemain du premier tour), l’élection américaine pour la fin de l’année, le livre de Claude « Prisons de femmes » qui vient d’être publié en France et qui nous replonge dans la brutale et souvent inhumaine réalité carcérale américaine. Mumia évoque alors la souffrance des autres, celle de ses amis de Move emprisonnés depuis 33 ans à la suite d’un procès sans preuve mais dont la seule couleur de peau en a fait des criminels. Tout comme récemment, souligne-t-il, ce jeune afro-américain tué d’une balle dans le dos par un policier blanc qui lui sera laissé en liberté. Il nous parle également de la situation des condamnés à mort, notamment de ceux de Waynesburg qu’il a quittés sans les connaître vraiment car le contact était impossible en dehors du bruit provoqué par les points qui frappait les murs des cellules voisines de la sienne. Ce signe de vie semble lui manquer. Nous profitons de l’occasion pour lui parler de l’activité du Collectif français et de ses plus récentes initiatives (40.000 timbres à son effigie déjà vendus, 1.000 exemplaires épuisés du CD dont les paroles et la musique sont sa création). Il nous demande alors de remercier de tout son cœur cet élan de solidarité à qui il doit beaucoup. Il nous demande aussi de poursuivre le combat pour sortir de l’isolement tous ces hommes et toutes ces femmes qui sont privés de liberté. En ce sens, nous lui proposons de nous engager vers le parrainage d’un condamné à mort de sa précédente prison. Immédiatement, il nous suggère de retenir le nom de Romuald GIBSON portant le matricule BQ 5220, un homme sans défense car sans moyen (nous vous en reparlerons). La visite approche à sa fin. Nous échangeons encore quelques mots sur sa situation et les initiatives auxquelles réfléchissent ses avocates pour la suite du combat judiciaire. A ce propos, nous l’assurons de la continuité de notre soutien financier tant pour sa défense que pour ses besoins personnels. Avant de se quitter, nous remettons les tickets achetés au gardien de faction nous autorisant à prendre la photo immortalisant cette rencontre. C’est un autre prisonnier muni d’un appareil appartenant à la prison qui réalise la prise de vue. Mumia nous serre fort entre ses bras. Il est presque 13 heures, on se quitte en multipliant les signes de la main. Nous retrouvons nos amis dans le hall d’accueil de la prison, impatients de nous entendre. L’émotion a gagné tout le monde. On décide alors de partir sur le champs et de parler plus tard après une dernière photo collective devant le panneau de signalisation de la prison, ce qui nous vaut des interdits verbaux de la part des gardiens qui viennent prendre la relève de leurs collègues de service le matin. On quitte Frackville sous des giboulées de neige. On parlera durant les 300 kms du retour vers Washington de cette rencontre pas comme les autres. On en parlera encore le soir à l’hôtel dans une chambre où nous nous sommes réunis autour d’une pizza et d’un verre de vin. Pierre Mansat, adjoint au maire de Paris, après avoir pris l’avion quelques heures après la présidence d’un bureau de vote, venait de nous rejoindre pour participer à la manifestation du lendemain. Mardi 24 avril, c’est le jour du rassemblement devant le ministère de la justice des Etats-Unis, en face du siège du FBI. Nous y retrouvons nos amis américains, dans leurs diversités d’origine et d’engagement. Par centaines, ils crient et chantent un seul mot d’ordre « Libérez Mumia » ! Les orateurs se succèdent durant plusieurs heures. Avec sa banderole en deux langues « Une seule justice pour Mumia, sa libération ! Justice for Mumia, free Mumia now ! » la délégation française est acclamée. Deux profs franciliens, en vacances aux Etats-Unis mais spécialement venus de New-York, nous ont rejoints ainsi que notre amie Michelle, une franco-américaine que nous retrouvons régulièrement le mercredi soir place de la Concorde à Paris. En milieu d’après-midi le rassemblement se transformera en manifestation jusqu’aux grilles de la Maison Blanche où nous accéderons sans entrave de la police. Le même jour des manifestations ont eu lieu à Denver, Berlin, Bruxelles, Amsterdam, Montréal, Mexico, et à Paris le mercredi 25 avril, jour du rassemblement hebdomadaire devant le Consulat des Etats-Unis … depuis 1995 !

Aucun commentaire: