lundi 12 octobre 2015

De jeunes avocats francophones reprennent le flambeau de la lutte contre la peine de mort

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le 10 octobre, le monde célèbre la treizième journée internationale contre la peine de mort. A Paris, s'est tenu à cette occasion le 8 octobre un concours de plaidoiries francophones ouvert aux jeunes avocats du monde entier. Me Yasmine Attia, tunisienne, l'a remporté, à égalité avec Me Michèle Ndoki, une consoeur camerounaise.

Ils sont neuf en ce jeudi 8 octobre à se succéder au micro dans l'auditorium du Conseil national des barreaux (CNB), à Paris. Neuf jeunes avocats finalistes du concours international de plaidoirie francophone, réunis à l'initiative du Quai d'Orsay, mais aussi de l'association Ensemble contre la peine de mort et du CNB. Parce que « les avocats jouent un rôle essentiel pour faire progresser la réflexion sur l'abolition de la peine de mort », le concours vise à sensibiliser plusieurs centaines d'entre eux, à l'heure d'un paradoxe : l'abolition progresse dans le monde, puisque 140 pays ont renoncé au châtiment suprême, mais le nombre de condamnés à mort augmente. Ces neuf conseils-là viennent en majorité du continent africain pour affirmer avec poigne, à partir d'un cas particulier réel, que la peine capitale n'a plus lieu d'être, inutile, cruelle et souvent contre-productive.
Me Yasmine Attia, 34 ans, avocate au barreau de Tunis depuis huit ans, est particulièrement convaincante. Sans éclat de voix, le timbre un peu grave, celle qui enseigne aussi les droits de l'homme aux étudiants de Sciences politiques à l'université de Tunis, raconte l'histoire de Maher Manaï, victime d'une erreur judiciaire. Jeune homme condamné précédemment à six mois de prison pour des méfaits, il s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, présent par hasard sur une scène de crime, raflé par la police, torturé pour avouer - ce qu'il n'a pas fait, jugé à la hâte et condamné à mort au terme d'un procès entaché d'irrégularités. Maher Manai a passé neuf ans dans les couloirs de la mort tunisiens. « Il n'avait pas le moindre contact avec sa famille. Pendant des années, son cœur s'arrêtait au vacarme des portes qu'on ouvre le matin. Cinq fois, il a tenté de se suicider. On l'a bourré de médicaments. En 2011, après la Révolution de Jasmin, sa peine a été commuée en réclusion à perpétuité. Mais il est aujourd'hui détruit psychologiquement et physiquement. Longtemps, ses parents l'ont cru mort, car ils étaient sans nouvelles de lui.  En Tunisie, on ne prévient pas les proches quand on exécute un condamné, et on l'enterre dans un coin de cimetière », relate la jeune avocate.
Dans sa plaidoirie, comme nombre de ses confrères venus du Cameroun, du Niger, du Burkina Faso, du Bénin et du Congo, mais aussi du Liban et du Maroc, Me Attia évoque Robert Badinter, illustre prédécesseur grâce à qui la peine de mort a été abolie en France. Un avocat vibrant qui, à 87 ans, continue de militer pour l'abolition universelle. « Exécuter un homme, c'est le couper en deux vivant dans la cour d'une prison » cite-t-elle. Elle décrit aussi les conditions de détention inhumaines des condamnés, qui subissent des atteintes intolérables à la dignité et à l'intégrité physique. Concrète, elle rapporte le témoignage d'un ancien condamné à mort, victime d'un gardien tortionnaire. Enfermé dans un bureau exigu, empli d'eau poisseuse, et forcé de s'y coucher. Maintenu debout les bras en l'air jusqu'à l'évanouissement. Sali avec des excréments badigeonnés sur le visage. Crue, elle évoque aussi ces condamnés étranglés qui, suspendus au dessus d'un trou et du sable, finissent par « déféquer leurs tripes ». Yasmine Attia cite encore Victor Hugo, auteur du Dernier jour d'un condamné. « Si l'exécution est morale, pourquoi la cachez-vous ? Si elle est immorale, pourquoi la faites-vous ? ». Et de rappeler que la peine capitale n'est en rien dissuasive. « Non, la peine de mort n'est pas concevable par un esprit doué de raison et d'humanité, dit-elle. Non, la Justice ne peut appliquer la loi du Talion. Non, l'Etat ne tue pas, ne se venge pas, sinon il devient lui-même assassin. (…) Cessons d'espérer une peine de mort humaniste ».
Me Yasmine Attia, qui en 2013 avait déjà emporté le Concours international de plaidoiries organisé au Mémorial de Caen, dénonçant le Jihad féminin en Syrie, a intitulé son discours « Je pense donc j'abolis ». « J'ai repris le slogan d'une jeune lycéenne tunisienne qui avait elle-même emporté un concours » a-t-elle expliqué. Son pays n'a procédé à aucune exécution depuis 1991 mais n'a pas aboli la peine de mort en droit. Il a signé la résolution des Nations Unies de 2012 exigeant un moratoire universel. Récemment, suite aux attentats terroristes qui ont endeuillé la Tunisie, une loi antiterroriste a été adoptée qui laisse la porte ouverte au retour des exécutions. Alors la jeune femme insiste pour que son pays, si souvent pionnier par le passé, qu'il s'agisse de l'abolition de l'esclavage votée il y a 169 ans ou du droit de vote des femmes accordé en 1956, franchisse le pas. Et devienne le premier pays arabe au monde à abolir la peine capitale. Une prestation saluée par des applaudissements nourris.
Le lendemain, au Quai d'Orsay, Me Yasmine Attia a reçu le premier prix du concours, en présence de Robert Badinter. Elle a gagné, à égalité avec Me Michèle Ndoki, 42 ans, avocate au Cameroun, auteur elle aussi d'une plaidoirie juste et percutante. Cette « abolitionniste convaincue » craint que son pays, dans lequel 77 condamnés attendent encore dans les couloirs de la mort, renoue avec les exécutions au nom de la lutte contre le terrorisme. Elle aime l'idée que les avocats deviennent un relais de ce combat dans leur pays. « Au Cameroun, la peine de mort n'est pas dans les conversations. A nous de faire en sorte qu'elle le soit », avance cette spécialiste du droit des affaires, à l'âme de pénaliste.

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