Exécution capitale de Djandoubi,
sujet tunisien.
A 15 heures, Monsieur le Président R... me fait
savoir
que je suis désignée pour y
assister.
Réaction de révolte, mais je ne peux pas m'y
soustraire.
Je suis habitée par cette pensée toute l'après-midi. Mon rôle
consisterait, éventuellement, à
recevoir
les déclarations du condamné.
A 19 heures, je vais au
cinéma
avec B .et B. B., puis nous allons casse-croûter chez elle et
regardons le film du Ciné-Club jusqu'à 1 heure. Je rentre chez moi
; je bricole, puis je m'allonge sur mon lit. Monsieur B. L. me
téléphone à 3 heures et quart, comme je le lui ai demandé. Je me
prépare. Une voiture de
police
vient me
chercher
à 4 heures et quart. Pendant le trajet, nous ne prononçons pas un
mot.
Arrivée aux Baumettes. Tout le monde est là. L'avocat général
arrive le dernier. Le cortège se forme. Une vingtaine (ou une
trentaine ?) de gardiens, les "personnalités". Tout le
long du parcours, des couvertures brunes sont étalées sur le sol
pour
étouffer
le bruit des pas. Sur le parcours, à trois endroits, une table
portant une cuvette pleine d'eau et une serviette éponge.
On ouvre la porte de la cellule. J'entends
dire
que le condamné sommeillait, mais ne dormait pas. On le "prépare".
C'est assez long, car il a une jambe artificielle et il faut la lui
placer.
Nous attendons. Personne ne parle. Ce silence, et la docilité
apparente du condamné, soulagent, je crois, les assistants. On
n'aurait pas aimé
entendre
des cris ou des protestations. Le cortège se reforme, et nous
refaisons le chemin en sens inverse. Les couvertures, à terre, sont
un peu déplacées, et l'attention est moins grande à
éviter
le bruit des pas.
Le cortège s'arrête auprès d'une des tables. On assied le
condamné sur une chaise. Il a les mains entravées derrière le dos
par des menottes. Un gardien lui donne une cigarette à bout
filtrant. Il commence à
fumer
sans
dire
un mot. Il est jeune. Les cheveux très noirs, bien coiffés. Le
visage est assez beau, des traits réguliers, mais le teint livide,
et des cernes sous les yeux. Il n'a rien d'un débile, ni d'une
brute. C'est plutôt un beau garçon. Il fume, et se plaint tout de
suite que
ses
menottes sont trop serrées. Un gardien s'approche et tente de les
desserrer.
Il se plaint encore. A ce moment, je vois entre les mains du
bourreau, qui se tient derrière lui flanqué de ses deux aides, une
cordelette.
Pendant un instant, il est question de
remplacer
les menottes par la cordelette, mais on se contente de lui
enlever
les menottes, et le bourreau a ce mot horrible et tragique :
"Vous
voyez, vous
êtes libre !..." Ça donne un frisson... Il fume sa
cigarette, qui est presque terminée, et on lui en donne une autre.
Il a les mains libres et fume lentement. C'est à ce moment que je
vois qu'il commence vraiment à
réaliser
que c'est fini – qu'il ne peut plus
échapper
–, que c'est là que sa vie, que les instants qui lui restent à
vivre
dureront tant que durera cette cigarette.
CET HOMME VA MOURIR,
IL EST LUCIDE
Il demande ses avocats.
Me
P. et Me
G. s'approchent. Il leur parle le plus bas possible, car les deux
aides du bourreau l'encadrent de très près, et c'est comme s'ils
voulaient lui voler
ces derniers moments d'homme en vie. Il donne un papier à Me
P. qui le déchire, à sa demande, et une enveloppe à Me
G. Il leur parle très peu. Ils sont chacun d'un côté et ne se
parlent pas non plus. L'attente se prolonge. Il demande le directeur
de la prison et lui pose une question sur le sort de ses affaires.
La
deuxième cigarette est terminée. Il s'est déjà passé près d'un
quart d'heure. Un gardien, jeune et amical, s'approche avec une
bouteille de rhum et un verre. Il demande au condamné s'il veut
boire
et lui verse un demi-verre. Le condamné commence à boire
lentement. Maintenant il a compris que sa vie s'arrêterait quand il
aurait fini de boire.
Il parle encore un peu avec ses avocats. Il rappelle le gardien qui
lui a donné le rhum et lui demande de
ramasser
les morceaux de papier que Me
P. avait déchirés et jetés à terre. Le gardien se baisse, ramasse
les morceaux de papier et les donne à Me
P. qui les met dans sa poche.
C'est à ce moment que les sentiments commencent à s'
entremêler.
Cet homme va
mourir,
il est lucide, il sait qu'il ne peut rien
faire
d'autre que de
retarder
la fin de quelques minutes. Et ça devient presque comme un caprice
d'enfant qui use de tous les moyens pour
retarder
l'heure d'
aller
au lit ! Un enfant qui sait qu'on aura quelques complaisances pour
lui, et qui en use. Le condamné continue à
boire
son verre, lentement, par petites gorgées. Il appelle l'imam qui
s'approche et lui parle en arabe. Il répond quelques mots en arabe.
Le verre est presque terminé et, dernière tentative, il demande
une autre cigarette, une Gauloise ou une Gitane, car il n'aime pas
celles qu'on lui a données. Cette demande est faite calmement,
presque avec dignité. Mais le bourreau, qui commence à
s'
impatienter,
s'interpose :
"On a déjà été très bienveillants avec
lui, très humains, maintenant il faut en finir."
A son tour, l'avocat général intervient pour
refuser
cette cigarette, malgré la demande réitérée du condamné qui
ajoute très opportunément :
"Ça sera la dernière."
Une certaine gêne commence à s'
emparer
des assistants. Il s'est écoulé environ vingt minutes depuis que le
condamné est assis sur sa chaise. Vingt minutes si longues et si
courtes ! Tout s'entrechoque.
IL FAUT VITE EFFACER
LES TRACES DU CRIME...
La demande de
cette dernière cigarette redonne sa réalité, son "identité"
au temps qui vient de s'écouler.
On a été patients, on a attendu vingt minutes debout, alors que le
condamné, assis, exprime des désirs qu'on a aussitôt satisfaits.
On l'avait laissé maître du contenu de ce temps. C'était sa chose.
Maintenant, une autre réalité se substitue à ce temps qui lui
était donné. On le lui reprend. La dernière cigarette est refusée,
et, pour en finir,
on le presse de terminer
son verre. Il boit la dernière gorgée. Tend le verre au gardien.
Aussitôt, l'un des aides du bourreau sort prestement une paire de
ciseaux de la poche de sa veste et commence à découper
le col de la chemise bleue du condamné. Le bourreau fait signe que
l'échancrure n'est pas assez large. Alors, l'aide
donne deux grands coups de ciseaux dans le dos de la chemise et, pour
simplifier,
dénude tout le haut du dos.
Rapidement (avant de
découper
le col) on lui a lié les mains derrière le dos avec la cordelette.
On met le condamné debout. Les gardiens ouvrent une porte dans le
couloir. La guillotine apparaît, face à la porte. Presque sans
hésiter,
je suis les gardiens qui poussent le condamné et j'entre dans la
pièce (ou, peut-être, une cour intérieure ?) où se trouve la
"machine". A côté, ouvert, un panier en osier brun. Tout
va très vite. Le corps est presque jeté à plat ventre mais, à ce
moment-là, je me tourne, non par crainte de "flancher",
mais par une sorte de pudeur (je ne trouve pas d'autre mot)
instinctive, viscérale.
J'entends un bruit sourd. Je me retourne – du sang, beaucoup de
sang, du sang très rouge –, le corps a basculé dans le panier. En
une seconde, une vie a été tranchée. L'homme qui parlait, moins
d'une minute plus tôt, n'est plus qu'un pyjama bleu dans un panier.
Un gardien prend un tuyau d'arrosage. Il faut vite
effacer
les traces du crime... J'ai une sorte de nausée, que je contrôle.
J'ai en moi une révolte froide.
Nous allons dans le bureau où l'avocat général s'affaire
puérilement pour
mettre
en forme le procès-verbal. D.vérifie soigneusement chaque terme.
C'est important, un PV d'exécution capitale ! A 5 h 10 je suis chez
moi.
J'écris ces lignes. Il est 6 h 10.
Monique Mabelly (Juge d'instruction)
In Le Monde 09/10/2013