Odell Barnes Jr.

L'association Lutte Pour la Justice (LPJ) a été créée en 1999 pour soutenir Odell Barnes Jr., jeune afro-américain condamné à mort en 1991 à Huntsville (Texas) pour un crime qu'il n'avait pas commis et exécuté le 1er mars 2000 à l'aube de ses 32 ans. En sa mémoire et à sa demande, l'association se consacre à la lutte pour l'abolition de la peine de mort aux Etats-Unis et en particulier au Texas. (voir article "Livre "La machine à tuer" de Colette Berthès en libre accès" ) : https://www.lagbd.org/images/5/50/MATlivre.pdf

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mardi 3 novembre 2009

L'exécution ratée de Louis Michel

Dans un ouvrage publié en 2008, "The Execution of Willie Francis, Race, Murder and the Search for Justice in the American South" (*), l'écrivain américain Gilbert King retrace le procès puis l'exécution de Willie Francis, un jeune Noir condamné à mort à l'âge de 16 ans pour le meurtre d'un pharmacien d'une petite ville de Louisiane.
Le 3 mai 1946, Willie Francis est sanglé sur la chaise électrique "ambulante" de l'Etat de Louisiane, mais en raison d'une installation défectueuse la décharge infligée au condamné est insuffisante pour le tuer. L'exécution doit être interrompue. Willie Francis sera le seul condamné à mort à survivre à la chaise électrique**.
Un an plus tard, au terme d'un formidable combat judiciaire qui se poursuivra jusque dans l'enceinte de la Cour suprême des Etats-Unis, Willie Francis sera une nouvelle fois sanglé sur la chaise électrique et électrocuté.
Pendant qu'il effectuait des recherches biographiques à St. Martinville, la petite bourgade de Louisiane où s'étaient déroulés le meurtre du pharmacien puis l'exécution ratée de Willie Francis, Gilbert King découvrit qu'une double exécution avait déjà eu lieu dans la même ville... près de soixante ans plus tôt.
Dans le prologue de son ouvrage, "The Execution of Willie Francis", Gilbert King relate cette terrible anecdote :

"Je me remémorai alors l'histoire que m'avait racontée James Akers, l'historien officieux de St Martinville, le gardien du "Mémorial Acadien" et, selon ses dires, le seul Blanc présent à l'enterrement de Francis."
"Willie Francis...", avait-il dit en soupirant, "Willie Francis, quelle honte ! Mais ce n'était pas la première fois. Bien sûr que non ! Il y avait déjà eu une histoire comme celle-là auparavant."
"Si vous allez au tribunal, là-bas, cherchez le dossier d'Isabelle Robertson", me suggéra Akers. "Ça s'est passé en août 1891, dans cette belle maison blanche au coin de la rue. C'est là que Mme Robertson vivait avec sa fille. Un matin, on les a retrouvées mortes toutes les deux. Elles avaient été poignardées et étouffées."
Akers écarquilla les yeux. "Au bout de plusieurs mois, le shérif arrête un Noir du nom de Louis Michel. Ils ont conduit M. Michel derrière le tribunal, sous un grand chêne, comme celui d'Évangéline. Treize marches jusqu'à l'échafaud où une corde l'attend. Le shérif lit la sentence de mort et demande à M. Michel s'il a une dernière déclaration à faire. Michel répond que oui.
- Vous vous souvenez, dit-il, de cette nuit où vous êtes venus me chercher pour me pendre ? J'étais caché sous la maison avec ma Winchester et j'aurais pu descendre trois ou quatre d'entre vous, mais je ne l'ai pas fait parce que, comme je suis innocent, je n'ai peur de personne."
Puis il jette un regard autour de lui et il s'adresse à la foule.
- Il y a des gens ici qui me regardent en ce moment et qui savent que je suis innocent. Je n'ai tué personne."
Mais pas un murmure ne s'élève de la foule.
Et devant ce silence, M. Louis Michel décide d'ajouter une dernière chose : il maudit la ville de St Martinville, priant qu'elle dépérisse et que l'herbe folle envahisse ses rues."
Akers marqua une pause et leva le doigt pour indiquer qu'il n'avait pas fini son récit.
"Le shérif lui passa le noeud coulant autour du cou. Louis Michel était catholique et un prêtre était présent pour lui administrer les derniers sacrements. Une fois terminé, le shérif donna le signal et la trappe s'ouvrit sous les pieds de Michel. Mais, vous voyez, la corde était trop longue. Et M. Louis Michel était un homme de grande taille, un mètre quatre-vingt-dix, peut-être plus. Et une fois suspendu à la corde, il touchait encore le sol du bout des pieds. Alors vous savez ce que le shérif a fait ? Il est allé chercher une pelle et il a commencé à creuser un trou juste sous les pieds de Louis Michel. Il a creusé jusqu'à ce que la pointe des pieds de M. Michel ne touche plus le sol et qu'il finisse par s'étrangler. Et les habitants de St. Martinville l'ont regardé se tortiller jusqu'à son dernier soupir, sans cesser de penser à la malédiction qui pesait désormais sur leur ville".

* Le lien commercial est fourni à titre indicatif, sans but lucratif.
** Le 15 décembre 2009, le gouvernement de l'Ohio accordait à Romell Broom un sursis d'une semaine après que l'équipe chargée de son exécution par injection létale ait tenté vainement pendant plus de heures de trouver sur le condamné une veine susceptible d'accueillir le cathéter de la perfusion.


Photo : Carte postale réalisée à partir d'une photo du lynchage de Lige Daniels, le 30 août 1920, au Texas. Au verso de la carte, quelques mots ont été griffonnés à l'intention du destinataire : "C'était un Noir de 16 ans, qui avait tué la grand-mère d'Earl, la mère de Florence. Donne cette carte à Bud. Ta tante Myrtle".

jeudi 22 octobre 2009

Du moment qu'ils meurent...

"Il s'agit d'une exécution capitale, pas d'une intervention chirurgicale... D'où vient cette idée selon laquelle on devrait trouver la méthode d'exécution qui cause le moins de souffrance au condamné." Antonin Scalia, Juge à la Cour suprême des Etats-Unis, expliquant pourquoi le protocole d'exécution utilisé dans le Kentucky ne constituait pas un châtiment "cruel et inhabituel" et, par voie de conséquence, ne violait pas le Huitième Amendement de la Constitution américaine.


Aux Etats-Unis, l'introduction de la législation relative à l'injection létale comme méthode d'exécution date de 1977. La première exécution par injection létale a eu lieu au Texas, le pays des good ol' boys, en 1982. Depuis, plus de mille condamnés ont été mis à mort par injection létale aux Etats-Unis, et ce mode d'exécution a remplacé tous les autres, à savoir la chaise électrique, la potence, la chambre à gaz ou le peloton d'exécution.

Au cours des vingt dernières années, l'injection létale a été adoptée par divers pays qui appliquent la peine de mort, notamment Taïwan, la Chine, le Guatemala et la Thaïlande. D'autres pays, comme l'Inde qui utilise la pendaison, envisagent d'adopter ce mode d'exécution.

L'un des arguments en faveur de l'injection létale développés par les partisans de la peine de mort, c'est qu'il s'agit de la plus humaine des méthodes d'exécution. Pour les abolitionnistes et les militants des droits de l'Homme, cet argument "humanitaire", distillé dans la presse et auprès du grand public, ne peut que favoriser et entretenir le rétentionnisme.

Dans la pratique cependant, en dehors des Etats-Unis et de la Chine, le nombre des exécutions capitales par injection létale est extrêmement limité. Depuis 1997, dans quatre des six pays qui autorisent la mise à mort de condamnés par injection létale, seules quatorze exécutions ont eu lieu.

L'introduction de l'injection létale n'a pas provoqué de hausse rapide et vertigineuse des exécutions dans les pays appliquant la peine de mort.

Aux Etats-Unis, l'injection létale est devenue, à de très rares exceptions près, la seule méthode d'exécution, même si certains Etats proposent encore aux condamnés le choix entre deux méthodes d'exécution. En 2008, en Caroline du sud, James Earl Reed, condamné à mort pour meurtres, a choisi d'être exécuté sur la chaise électrique.

En Chine, l'injection létale gagne du terrain. Les autorités de plusieurs provinces chinoises se sont équipées de camions itinérants ressemblant à des ambulances, dans lesquels les individus condamnés à mort par les tribunaux locaux reçoivent des injections létales. Les chiffres officiels fournis par les autorités chinoises ne permettent cependant pas de connaître le nombre exact des exécutions capitales dans le pays, ni celui des exécutions pratiquées par injection létale. En Chine, les condamnés à mort sont dans la vaste majorité des cas exécutés d'une balle dans la nuque.

L'injection létale en tant que mode d'exécution pose un certain nombre de problèmes aux militants des droits de l'Homme. Sa plus grande "humanité", vantée et mise en avant par ses partisans, n’est en réalité qu’un artifice destiné à rendre les exécutions des condamnés à mort plus acceptables pour ceux qui sont chargés d'y procéder et par la population en général.

En fait, l'adoption de l'injection létale a eu pour conséquence gravissime d'impliquer des professionnels de santé -- des hommes et des femmes dont la mission consiste à sauver des vies -- dans un processus visant à tuer des êtres humains.

L’exécution par injection létale consiste à administrer dans les veines du condamné des doses massives de trois substances chimiques : du thiopental de sodium, destiné à provoquer une anesthésie rapide, du bromure de pancuronium, qui en paralysant les muscles évite les spasmes du mourant, désagréables à regarder, et du chlorure de potassium, qui provoque un arrêt cardiaque.

Des médecins, des anesthésistes et très récemment la célèbre revue médicale britannique The Lancet ont fait part de leur préoccupation, car si les dosages de thiopental de sodium ne sont pas correctement calculés, l’effet anesthésiant peut se dissiper avant que le coeur ne s’arrête, faisant courir au condamné le risque d’endurer une douleur atroce lorsque les substances toxiques pénètrent dans ses veines et provoquent l’arrêt cardiaque. C’est pourquoi l'Association des Vétérinaires américains a abandonné ces produits pour l’euthanasie des animaux. Au Texas, ces mêmes produits interdits pour les chats et les chiens en raison de la souffrance qu’ils pourraient leur causer, sont employés pour mettre à mort des êtres humains.

L'injection létale a été décrite par ses partisans comme la plus humaine des méthodes d'exécution. Cependant, comme avec toutes les autres méthodes, les choses ne se passent pas toujours comme prévu.

Au Guatemala, la première exécution par injection létale a duré beaucoup plus longtemps que prévu car les médecins participant à l'exécution avaient du mal à trouver une veine utilisable. Julio Arango, un procureur des droits de l'Homme témoin de l'exécution, a déclaré par la suite : "Nous avons tous l'obligation de dire ce qui s'est passé ce jour-là : le condamné avait les bras en sang et tous ceux qui étaient présents dans cette salle d'exécution ont souffert."

En décembre 2006, l'exécution "ratée" d'Angel Nives Díaz, en Floride, a conduit le gouverneur de l'Etat de l'époque, Jeb Bush, le frère du président, à déclarer un moratoire sur les exécutions capitales, une "première" dans un Etat où, à l'instar du Texas, les arrêts de mort sont nombreux, les exécutions routinières et les grâces anecdotiques.

Angel Díaz, qui avait été condamné à mort en 1986 pour un meurtre commis en 1979, a mis 34 minutes à mourir. Selon un communiqué de presse, il "semblait remuer encore 24 minutes après la première injection. Il grimaçait, clignait des yeux, passait sa langue sur ses lèvres, soufflait et donnait le sentiment de prononcer des paroles muettes." Une seconde dose de produits mortels dut lui être administrée pour venir à bout de cette vie qui refusait de lâcher prise. Plus de trente minutes après le début de l'exécution, un médecin portant un capuchon bleu destiné à masquer son identité entra dans la salle d'exécution pour s'assurer du décès d'Angel Díaz. Une minute plus tard, il confirmait d'un geste de la main la mort du condamné.

Le docteur William Hamilton, qui effectua l'autopsie après l'exécution, établit que les aiguilles utilisées pour l'injection létale avaient traversé les veines de chaque bras de part en part et s'étaient enfoncées dans les tissus musculaires sous-jacents. Dans son rapport d'autopsie, le docteur Hamilton nota que le bras droit du condamné portait une marque de brûlure chimique de 30 x 13 cm et le bras gauche une marque de brûlure chimique de 27 x 18 cm.

Après l'exécution "ratée" d'Angel Díaz, le gouverneur sortant, Jeb Bush, publia le 15 décembre 2006 un communiqué dans lequel il indiquait avoir signé un "ordre exécutif" prévoyant la création d'une Commission sur l'Administration des Injections létales, chargée d'examiner les protocoles définis et utilisés par les autorités pénitentiaires de Floride.

Le 7 mai 2007, dans un document officiel adressé au nouveau gouverneur, les autorités pénitentiaires de Floride s'exprimaient au sujet des recommandations de la Commission créée par Jeb Bush.

Dans ce document, les autorités penitentiaires de Floride définissaient les trois principes directeurs qui régiraient leur futur protocole : "Les autorités pénitentiaires doivent avoir pour première mission d'assurer au condamné une mort humaine et digne ; le processus d'exécution doit être totalement transparent et les inquiétudes et les émotions de toutes les personnes impliquées dans ce processus doivent êtres prises en compte ; tout en veillant au respect des principes définis précédemment, l'exécution proprement dite doit avoir lieu dans le laps de temps le plus court."

Les autorités pénitentiaires de Floride validèrent les recommandations de la Commission mais décidèrent que les produits utilisés jusqu'alors pour les exécutions étaient compatibles avec les orientations suggérées et, en particulier, que le bromure de pancuronium devait continuer à figurer dans le cocktail létal.

Cependant, malgré toutes les précautions prises sur le papier par les autorités, il existe de nombreuses raisons pour expliquer, qu'en l'absence d'un médecin ou d'un personnel hautement qualifié, les exécutions par injection létale ne se déroulent pas nécessairement "comme prévu" :

  • Le personnel pénitentiaire chargé des exécutions est souvent non-qualifié, non-formé et/ou incompétent pour effectuer les tâches exigées par la mise en place d'une perfusion ;
  • Les membres de l'équipe d'exécution ne parviennent pas à trouver de veine utilisable, le plus souvent parce que le condamné est un ancien toxicomane ;
  • Le mélange ou la composition des produits est erroné en raison d'erreurs de dosage, de mélange ou de formation de précipités (grumeaux) ;
  • Le flux sanguin dans les bras du condamné est réduit en raison d'une tension excessive des sangles sur les bras ;
  • Les aiguilles de la perfusion n'ont pas été insérées dans la direction du coeur ;
  • Les produits sont injectés dans les tissus musculaires et non dans les veines, ce qui réduit ou annule l'effet recherché, provoquant ainsi une mort plus longue et des brûlures cutanées ;
  • Les produits ne sont pas administrés selon la séquence prévue ;
  • Le condamné ne réagit pas comme prévu aux produits.

En outre, il est tout à fait possible, comme cela a été mentionné à plusieurs reprises, que l'un des produits, le bromure de pancuronium, empêche toute manifestation de douleur physique de la part d'un condamné qui n'a pas été plongé dans une anesthésie profonde ou qui l'a été pendant une durée trop courte.

De nombreuses controverses sont nées aux Etats-Unis à ce sujet, notamment après la parution de l'article publié dans The Lancet, mais de nombreux anesthésistes ont confirmé que seules une compétence et une expérience médicales solides permettaient de déterminer le degré d'anesthésie effectif d'un patient ou, dans le cas présent, d'un condamné.

Depuis 1977, plus de mille condamnés à mort ont été exécutés de cette façon aux Etats-Unis, certains avec la participation active de médecins, en violation des principes de l'éthique médicale reconnus de longue date.

L'Association des médecins américains interdit à ses membres de participer, sous quelque forme que ce soit, aux exécutions capitales.

En février 2009, le Dr Mark Stern, responsable en chef des services sanitaires pénitentiaires de l'Etat de Washington, a démissionné pour ne pas avoir à superviser "indirectement" une exécution capitale en demandant aux pharmaciens placés sous des ordres de commander les produits nécessaires à une injection létale. "Si je ne m'étais pas récusé", a-t-il déclaré à la presse, "j'aurais violé les codes éhiques de ma profession de médecin".

Début 2008, les neuf juges de la Cour suprême fédérale ont examiné le recours de deux condamnés à mort du Kentucky estimant que l'injection létale, par la douleur extrême qu’elle pourrait infliger, contrevenait au Huitième Amendement de la Constitution américaine réprouvant les châtiments "cruels et inhabituels".

Pendant l'audience, plusieurs juges ont manifesté leur désarroi d'avoir à décider à partir de quel seuil de douleur l’exécution devenait anticonstitutionnelle. Finalement, le 16 avril, la Cour a estimé que les procédures suivies pour les exécutions par injection létale étaient conformes à la Constitution des Etats-Unis d'Amérique.

La Cour a estimé que les Etats avaient pour obligation d'obtenir le décès du condamné et qu'ils ne violaient pas le Huitième Amendement si, pour parvenir à cette fin, ils lui infligeaient une douleur qui n'était pas intentionnelle et s'ils avaient pris toutes les précautions possibles pour prémunir le condamné contre cette douleur.

En 2007, un médecin californien qui avait participé sous le couvert de l'anonymat à des exécutions capitales dans l'enceinte de la prison de San Quentin, déclarait au Los Angeles Times que l'espace exigu de la salle d'exécution était un espace où "l'humanité cessait d'exister. Le condamné est là pour mourir et notre rôle consiste à veiller à ce qu'il ne ressorte pas vivant -- quels que soient les moyens à employer".

Ce que ce médecin dévoilait à la face de l'Amérique, et du monde, c'était la pratique du "cut down", dont les rétentionnistes partisans de l'injection létale en raison de son "humanité" évitent soigneusement de parler . De nombreux condamnés, en raison de leur passé de toxicomanes, ne présentent pas de veines "utilisables" dans les avant-bras. Après plusieurs tentatives infructueuses pour introduire une aiguille dans les veines des pieds, du cou, des jambes du condamné (tentatives effectuées avant d'ouvrir les rideaux qui séparent la salle d'exécution des salles des témoins où attendent la presse, la famille de la victime et la famille du condamné), après le dysfonctionnement, rideaux ouverts, des perfusions parce que la veine de l'avant-bras du condamné s'est rétractée à l'intérieur des chairs, l'équipe d'exécution doit "trouver une solution". On ferme les rideaux. L'un des membres de l'équipe (parfois un médecin dissimulé derrière un masque, comme en Floride) se munit alors d'un scalpel de chirurgien et entaille, sans anesthésie, l'intérieur de la cuisse du supplicié jusqu'à faire apparaître l'artère fémorale. Il enfonce alors l'aiguille dans cette artère et l'exécution reprend. C'est à cette procédure que faisait allusion le médecin californien qui évoquait le vaste spectre des "moyens à employer" pour que le condamné ne ressorte pas vivant de la salle d'exécution.

De 1982 à 1999, Jerry Givens a exercé les fonctions de bourreau en chef pour le Commonwealth de Virginie. Il a procédé à soixante-deux exécutions, dont une majorité par injection létale. Pour toute formation médicale, Jerry Givens ne dispose que d'un brevet de secouriste. Avant de procéder à sa première exécution par injection létale, il a reçu une "formation" dispensée par l'équipe d'exécution du Texas. Jerry Givens, qui considère aujourd'hui la peine de mort comme un "châtiment inefficace", n'a jamais su quels étaient les produits qu'il injectait : il se contentait d'utiliser des seringues numérotées en fonction de leur ordre d'utilisation.

Le 15 septembre dernier, Romell Broom était sanglé sur la civière d'exécution d'une prison de l'Ohio, le Southern Ohio Correctional Facility, pour recevoir une injection létale. Après deux heures d'efforts pour trouver sur le condamné une veine susceptible de recevoir un cathéter, l'équipe chargée de l'exécution finit par jeter l'éponge. Ted Strickland, le gouverneur de l'Ohio, accorda à Romell Broom un sursis d'une semaine, l'Etat de l'Ohio n'ayant pas renoncé à procéder, comme dans le cas de Willie Francis, à une nouvelle tentative d'exécution. Les avocats de M. Broom ont initié une série d'appels qui ont introduit un moratoire de facto sur les exécutions dans l'Ohio et qui pourraient faire jurisprudence dans les autres états rétentionnistes des Etats-Unis.

L’injection létale peut être utilisée pour exécuter une personne sans endommager ses organes vitaux, ce qui peut faciliter les transplantations par la suite. Amnesty International a recueilli de nombreuses informations indiquant que cette pratique existe en Chine, pays où les exécutions sont plus fréquentes et plus nombreuses que partout ailleurs dans le monde.

Quelle que soit la méthode employée, la peine capitale est un châtiment cruel, inhumain, dégradant et inutile. L’injection létale n’est qu’un artifice destiné à rendre les exécutions des condamnés à mort plus acceptables pour ceux qui sont chargés d'y procéder, pour les gouvernements qui souhaitent se présenter sous un jour "humain" et pour le public au nom duquel ces homicides sont commis.

Pendant longtemps, il fallait souffrir, beaucoup, avant de mourir. Aujourd’hui, c’est l’inverse. La mort doit être "propre" ; sans souffrance ; apparente pour le moins. L’injection létale prétend répondre à cette demande pour les homicides étatiques. Elle évite les conséquences des autres formes d'exécution : l'effusion de sang qui caractérise le peloton d’exécution, la mutilation inhérente à la décapitation, l'odeur de chair brûlée propre à l'électrocution, les désagréments visuels et auditifs indissociables de la chambre à gaz et de la pendaison.

Pour en savoir plus : Death Penalty Information Center


Sources : Amnesty International, Death Penalty Information Center, Los Angeles Times, ABC News, Death Penalty News

Photos : 8 juillet 1999, l'exécution "ratée" de Allen Lee Davis, en Floride. En voyant l'une de ces photos (celle présentée ici étant la moins violente), l'un des juges de la Cour suprême de Floride s'écria : "C'est la photo d'un homme qui a été torturé à mort" ; camions utilisés pour transporter des salles d'exécution ambulantes dans plusieurs provinces chinoises ; salle d'exécution aux Etats-Unis ; ancienne chambre à gaz de la prison de San Quentin, Californie, reconvertie en salle d'exécution par injection létale.

mardi 20 octobre 2009

La double mort de Willie Francis

Pendant neuf mois, le meurtre d'Andrew Thomas, le pharmacien de St Martinville, petite bourgade tranquille de Louisiane, demeura une énigme pour les autorités.

Une énigme non résolue jusqu'au mois d'août 1945.

A quelque deux cents kilomètres de là, au Texas, la police venait d'arrêter un jeune Noir de seize ans, Willie Francis, dans le cadre d'une affaire sans rapport avec le meurtre commis en Louisiane.

Au moment de son arrestation, Wille Francis portait sur lui le portefeuille du pharmacien de St Martinville.

Willie fut auditionné par les policiers. Dans un premier temps, il déclara que plusieurs personnes étaient impliquées dans ce meurtre, et il donna des noms. Mais très rapidement, les enquêteurs écartèrent cette hypothèse et abandonnèrent cette piste.

Quelque temps après, Willie reconnut être l'auteur des faits et déclara, sous serment et par écrit, qu'il s'agissait "d'un secret entre le pharmacien et moi."

Dans son livre, "L'exécution de Willie Francis", Gilbert King explique cette déclaration par la rumeur qui courait alors à St Martinville selon laquelle le pharmacien avait abusé sexuellement du jeune homme.

Par la suite, Willie conduisit les policiers à l'endroit où il s'était débarrassé de l'étui contenant l'arme du crime. Le revolver utilisé pour abattre le pharmacien avait été retrouvé près du corps de la victime : c'était l'arme de service d'un shérif adjoint de St Martinville, qui avait déjà publiquement menacé de tuer Thomas.

Ce revolver, ainsi que les balles qu'il contenait, disparurent de la salle des pièces à conviction peu de temps avant le procès.

Malgré des aveux répétés à deux reprises, Willie Francis plaida non coupable.

Pendant le procès, son avocat commis d'office ne souleva aucune objection, n'appela aucun témoin à la barre et n'offrit aucune défense face à l'accusation. A aucun moment, il ne remit en cause la validité des aveux passés par l'accusé.

Deux jours après le début des débats, Willie Francis était déclaré coupable de meurtre et condamné à la peine capitale par douze jurés et un juge acadiens.

L'avocat de Willie décida de ne pas faire appel du jugement.

Le 3 mai 1946, dans la petite prison de St Martinville, Willie Francis était sanglé sur la chaise électrique "itinérante" expédiée depuis la prison d'Angola, le Pénitencier d'Etat de Louisiane.

A midi, les cloches de l'église de "Notre Dame de Perpetual Secours" résonnèrent comme chaque jour. Des habitants s'étaient déjà rassemblés dans les rues adjacentes à la prison pour assister à l'exécution. A l'intérieur, les deux bourreaux, qui empestaient l'alcool, s'activaient autour de la chaise électrique, une monstruosité de 150 kg de métal et de chêne qu'ils avaient dû porter à dos d'homme jusqu'au premier étage du bâtiment.

A midi et huit minutes, le bourreaux abaissa une manette.

Plus tard, des témoins de l'exécution déclarèrent que, dès la première décharge électrique, le jeune homme s'était mis à hurler derrière le masque de cuir qui lui dissimulait le visage : "Enlevez-moi ça ! Enlevez-moi ça ! Laissez-moi respirer !" D'autres témoins rapportèrent que Willie avait crié : "Ça m' tue pas ! Ça m' tue pas !"

Les décharges répétées ne vinrent pas à bout de la jeune vie de Willie Francis. On le détacha et, sonné comme un boxeur sur un ring, il regagna sa cellule.

On découvrit plus tard que, sous l'influence de l'alcool, le capitaine Foster et le détenu Vincent Venezia, tous deux expédiés du pénitencier d'Angola pour installer la chaise électrique, avaient mal respecté la procédure d'assemblage. La liaison par câbles entre le groupe électrogène installé dans le camion pénitentiaire garé derrière la prison et la chaise électrique située au premier étage de l'édifice était défectueuse. En outre, dès la première décharge, Willie s'était débattu dans ses sangles et la chaise s'était déplacée.

Après avoir miraculeusement survécu, Willie retrouva le couloir de la mort. Il reçut bientôt un document officiel l'informant que l'Etat de Louisiane procéderait de nouveau à son exécution six jours plus tard.

Des lettres et des télégrammes affluèrent à la prison de St Martinville de tous les Etats-Unis. Des Noirs comme des Blancs s'émurent du sort réservé à ce jeune homme. Avait-il été sauvé par la main du tout-puissant ? L'Etat de Louisiane avait-il le droit de l'exécuter une deuxième fois ? Ce jeune garçon était-il la victime innocente des Blancs de Louisiane ?...

Après cette exécution ratée, un jeune avocat acadien récemment démobilisé, Bertrand DeBlanc, décida d'assurer la défense de Willie. DeBlanc interjeta appel auprès de la Cour suprême des Etats-Unis, citant les Cinquième, Huitième et Quatorzième amendements de la Constitution.

Lors du vote préliminaire, les juges de la plus haute juridiction américaine se prononcèrent en faveur de Willie. Un greffier annonça par erreur à l'avocat du jeune condamné que son client était sauvé. En fait, par cinq voix contre quatre, la Cour suprême avait rejeté l'appel de Willie Francis.

Dans leurs motivations, les quatre juges qui s'étaient prononcés en faveur du condamné s'interrogeaient ironiquement sur le nombre de tentatives nécessaire pour que des exécutions répétées deviennent un châtiment "cruel et inhabituel", violant ainsi le Huitième amendement de la Constitution.

Dans les coulisses, le juge Felix Frankfurter, qui, par son vote, avait fait pencher la balance en faveur d'une nouvelle exécution, s'adressa secrètement au gouverneur de Louisiane pour lui demander de commuer la sentence.

Le 9 mai 1947, Willie Francis fut une nouvelle fois sanglé sur la chaise électrique et exécuté. Il avait dix-huit ans.


Autres temps, autres mœurs ? Le 15 septembre dernier, Romell Broom était sanglé sur la civière d'exécution d'une prison de l'Ohio, le Southern Ohio Correctional Facility, pour recevoir une injection létale. Après deux heures d'efforts pour trouver sur le condamné une veine susceptible de recevoir un cathéter, l'équipe chargée de l'exécution finit par jeter l'éponge. Ted Strickland, le gouverneur de l'Ohio, accorda à Romell Broom un sursis d'une semaine, l'Etat de l'Ohio n'ayant pas renoncé à procéder, comme dans le cas de Willie Francis, à une nouvelle tentative d'exécution. Les avocats de M. Broom ont initié une série d'appels qui ont introduit un moratoire de facto sur les exécutions dans l'Ohio et qui pourraient faire jurisprudence dans les autres états rétentionnistes des Etats-Unis. (Octobre 2009)


Sources : The Execution of Willie Francis: Race, Murder, and the Search for Justice in the American South, Gilbert King, Basic Civitas Books, 2009 (le lien commercial n'est fourni qu'à titre indicatif, sans but lucratif) ; Wikipedia, Death Penalty Information Center.

Photos : Willie Francis, dit "le veinard" (notez les doigts croisés), dans la prison de New Iberia, quelques jours après son exécution ratée ; la chaise électrique "itinérante", Gruesome Gertie, lors de son installation dans la prison de St Martinville ; la prison de St Martinville à l'époque.